Écrits

La question de l’art doit se distinguer de celle de la culture: ne pas confondre les problèmes de la communication et de l’échange; l’art, à mes yeux, engendre le geste d’exception, et est comme écrit Mallarmé « une pratique dont le sens gît au mystère du cœur ». Par cette exposition je propose une grande ouverture: des artistes connus, moins connus, français ou étrangers ayant travaillé ou vivant en France, de générations différentes avec des visions artistiques diversifiées permettant ainsi d’envisager des confrontations dans de nombreux domaines. La chaise s’est imposée: elle vient de la vie quotidienne et se trouve problématisée par l’art; avec ce point de départ identique demandé à un grand nombre d’artistes sont présentes la chaise du sculpteur, celle du peintre, du coloriste, du conceptuel, de l’expressionniste, du lettriste, de l’in situ, du pop, du minimaliste...
Eclectisme. Multiplicité. Montrer sans jugement à priori demeure la politique adoptée; laisser le visiteur librement entrer dans la profondeur de l’œuvre: rechercher l’œuvre manquante voire l’œuvre à venir. Cette manifestation relève d'une envie de voir ce qui n’est pas encore porté par l’œil du monde. Dans la fibre de l’inattendu, jusqu'à l’étonnement.
Notion de rencontre avec des artistes, avec les œuvres.
Là demeure mon engagement. Qu'il soit source de joie.

Philippe DELAUNAY, collectionneur


Les objets quotidiens qui nous entourent, outils, utiles, ustensiles, devenus banals à force d’être familiers, finissent par perdre leur singularité. On peut même dire qu’on ne les voit plus parce qu’ « on les a assez vus ». Le poète Francis Ponge avait su rendre la parole aux objets – le cageot, le homard, la cigarette, l’abricot, la pluie…Il fallait, disait-il, les « réparer » pour leur rendre leur puissance d’objection. C’était, ajoutait-il, la fonction modeste mais vitale de l’artiste que de savoir ainsi réparer le monde par fragments. Voici désormais « la chaise » ainsi réparée par cent artistes divers, qui ont accepté de jouer le jeu de l’objet: « l’objeu », disait Ponge encore. Voici la chaise détruite, déconstruite, reconstruite, mise en lambeaux, réduite en poussière, déchiquetée, désassemblée, défigurée, dématérialisée, décorée, ornementée…,mais plus que jamais « chaise » enfin, puisqu’elle nous rend à notre assise. Oui, notre assise, puisque l’art à l’œuvre ne s’expatrie du réel que pour mieux nous restituer, poétiquement, au jeu du monde et à la vie des choses.

Jean LAUXEROIS, philosophe


Philippe Delaunay est un étrange collectionneur. Etant tombé amoureux de la chaise il en a recueilli plus de cent. Jusqu’ici nous sommes dans la normalité de la marotte du collectionneur, mais ces chaises sont des chaises chef-d’œuvre dans le sens que chacune d’elle a été pensée, réélaborée et réinventée et puis signée par un seul artiste. Donc ce sont des œuvres à la base desquelles le prétexte initial est la chaise. Cent et une manière de voir la chaise et ainsi le monde. Les objets quotidiens perdent leur importance précisément à cause de leur usage quotidien et sont donc banalisés par l’habitude. Voila où commence la poésie de l’art, dans le fait de dépasser ou mieux dans la tentative, de dépasser la banalité du quotidien créant ainsi ce chef-d’œuvre unique qui devient la chaise d’Auteur. Ces cent un Artistes réparent ce qui est l’habitude du temps. Ils remettent en jeu nos cordes émotives abaissées par le relâchement du quotidien. Ils recomposent une musique neuve parfois étrange, parfois harmonique mais jamais ennuyeuse et prévisible. Ces chaises sont une preuve d’orchestre où l’absence humaine sera remplie par des « créateur abusifs ». Certains opèrent défaisant la chaise et ramenant la pensée au « grade zéro » de la fonction. D’autres l’accompagne de gribouillages joueurs dans le but de nous inviter à choisir celui-ci plutôt que celui-là. D’autres encore l’habitent de figures de bandes dessinées qui vont du dessein animé à l’horreur. D’autre encore en modifient le rapport d’utilité pour en extraire une pièce de pure beauté. Donc autant de fleurs que de pensées pour chacun d’eux et étant les 101, entre autre, étrangers à eux-mêmes plus encore qu’aux autres la sélection est la sélection plus variée qu’on puisse avoir. Certains noms sont connus des vieilles générations d’artistes ayant dépassé les soixante ans, d’autres sont connus des plus jeunes étant du même âge. Mais aussi les plus connus: Henri Chopin, Claude Clavel, Claude Viallat, Biagio Pancino, Gérard Guyomard, Agnès Pezeu, Tsuneko Taniuchi, et ainsi de suite, nous sont contemporains.

Boris Brollo, MACA


Envoyer une chaise en kit à 101 artistes et leur laisser carte blanche pour la modifier à leur guise, réaliser à la suite une exposition d’envergure avec les œuvres ainsi obtenues, d’idée est surprenante, pertinente, amusante, intelligente et... généreuse. Généreuse, cette proposition l’est à l’image de l’initiateur du projet Philippe Delaunay, collectionneur passionné. Car non seulement c’est quelqu’un qui aime l’art, le mêle à sa vie et respecte profondément les artistes, mais c’est surtout un homme qui s’engage. Car se lancer dans une telle entreprise nécessite une bonne dose d’enthousiasme et de ténacité. Ici la poésie, le rêve, la fantaisie et l’imagination se sont emparés de cet élément de notre quotidien. Et l’on reste stupéfait devant tant d’inventivité. Ainsi, passée au crible de la réflexion artistique, notre chaise ordinaire devient œuvre. Elle subit des assauts de toutes parts: désarticulée, démembrée, désossée, défigurée, colorée, ornementée, rendue fantomatique, photographiée... elle en voit de toutes les couleurs et parfois même « trente-six chandelles » ! Elle quitte son état de chaise pour se retrouver promue « assise », c’est-à-dire, la base, la fondation, le soubassement même de notre vision. Les regards divers et éclectiques que par la magie de la création qui nous interroge, bien au-delà du banal, sur la pratique artistique contemporaine et l’apport de l’art dans la vie ordinaire.

Isabelle de Maison Rouge, critique d'art


Le choix du nombre des artistes à qui envoyer la chaise, sur laquelle ils auraient ensuite donné libre cours à leur créativité, n’a pas du tout été arbitraire. Le 101 est un nombre riche dans la symbolique. Il revient, par exemple, plusieurs fois dans la cabale hébraïque, où il peut être associé aussi bien au concept de destruction qu’à l’image de la Vierge Princesse, l’Eglise, ainsi qu’à la figure de l4archange Michel. Les mêmes propriétés mathématiques de ce nombre le rendent caractéristique : il est la somme de cinq numéros premiers consécutifs (101 = 13 + 17 + 19 + 23 + 29) ; dans la base 10, c’est un nombre palindrome composé de plus de deux chiffres ; il n’y a pas d’autres nombres premiers « q », 1/q. Le nombre 101 revient souvent, en outre, dans la culture contemporaine, il suffit de citer le film de Walt Disney La Charge des 101. 101 est aussi le nombre de la chambre où Winston Smith sera torturé dans le livre 1984 de George Orwell. Pour Philippe Delaunay, cependant, 101 signifie essentiellement la somme du 100 , entendue come l’entier, l’univers, la totalité, et du 1, qui représente par contre le commencement de chaque chose : la Création, la force génératrice, l’essence de la vie, de la naissance et de toute la création. En philosophie, le 1 est associé au concept de «monade», élément unique qui signifie « étincelle divine » se référant à la création du monde, et pour les Phytagoriciens el était celui qui était la générateur de tous les chiffres. Ajouter cette seule unité à 100 alors, signifie ajouter une étincelle, en cas artistique, capable de donner vie nouvelle à l’univers, engendrer un nouveau début, une nouvelle création à partir de la totalité. Les 101 œuvres en exposition sont donc 101 étincelles de créativité qui s’emparent de l’Univers pour nous le rendre renouvelé, revitalisé, nouveau.

Andrea Rodi, universitaire


Ce catalogue que vous êtes en train de lire, de consulter, vous le lisez confortablement ou moins confortablement assis sur une chaise, une chaise de bureau, une chaise de bibliothèque; la chaise est devenue un élément naturel de la vie quotidienne. Philippe Delaunay, collectionneur d’art contemporain a eu la belle idée de demander à de nombreux artistes d’utiliser comme élément référent une chaise pour créer des oeuvres qui rassembleraient une gamme extrêmement large et riche d’artistes représentatifs de la création d’aujourd’hui; la démarche généreuse de ce collectionneur a consisté à envoyer à une centaine d’artistes connus et reconnus, d’artistes moins connus, d’artistes vivant en région, vivant à Paris, venant de très nombreux pays du monde et s’étant installés en France pour y vivre et y travailler, d’artistes exposant dans des galeries de renom, d’artistes travaillant en solitaire dans leur atelier comme dans un laboratoire secret, à tous ceux-là, Philippe Delaunay a fait parvenir une chaise en kit, leur donnant pour seule consigne, cette demande: "Cette chaise peut être assemblée, fragmentée ou associée à d’autres éléments étrangers de quelque nature que ce soit. Elle peut enfin, être posée sur le sol, accrochée au mur, suspendue au plafond, ou mise en toute autre situation selon vos préconisations"

La plupart des artistes invités se sont impliqués complètement dans cette démarche et ont répondu en envoyant une chaise-oeuvre, traduisant d’une manière passionnante, parfois étonnante leur recherche artistique au plus proche de leur création; Anne Rochette, Damien Cabanes nous montrent une oeuvre en continue de leurs recherches actuelles, Léo Delarue, Claude Viallat, Pierre Buraglio créent autour de cette fameuse chaise une oeuvre en écho à leur préoccupation plastique; Shigéo Shinjo quant à lui, destructurant de l’intérieur la structure, nous met en présence d’un résultat détonnant et inattendu. Des artistes de style aussi divers que François Arnal et Lydie Régnier accrochent au mur des pièces au delà de l’objet chaise. Impossible de tenter de les citer tous dans leur diversité. Philippe Delaunay, par cette banale et simple idée de donner un objet prétexte à toute une constellation d’artistes, nous livre une lecture fort juste et inattendue de ce qui se crée dans notre pays en dehors de toute convention.

Le plaisir du collectionneur se retrouve très clairement dans cette démarche généreuse. Le vrai collectionneur est celui qui, dans ses temps libres, visite avec passion les ateliers d’artistes qu’il a su repérer ici et là au cours de passages dans les galeries, les musées, les lieux les plus singuliers où s’expose la création d’aujourd’hui; ce collectionneur qu’est Philippe Delaunay n’a ensuite qu’une envie: celle de rassembler tous ces artistes, toutes ces oeuvres au sein même d’une exposition créant ainsi son « musée imaginaire ». Philippe Delaunay accompagné et soutenu par quelques amis rassemblés en association nommée « à vol d’oiseau du cercle » offre cette exposition au public pour partager avec lui le plaisir d’assister à partir d’un objet du quotidien, à un acte de création. Le plaisir des artistes et du collectionneur invite autour de ces chaises oeuvres, le plaisir du public.


L'art, l'objet et l'artiste...quelques réflexions


Marcel ALOCCO: même sur une chaise l’art doit être debout.
Claude BELLEGARDE: tout art a son support, celui du siège me sied.
Jean-Pierre BRIGAUDIOT: l’objet est d’art mais ne le sait.
Nicolas COLIN: ne rien faire quelque chose en somme.
Claude COURTECUISSE: l’art c’est le recyclage du réel.
Claude GARACHE: ma chaise aux Assises.
Marc-Antoine LOUTTRE: comme les chevaux les chaises meurent debout.
Jean-Luc PARANT: l’homme a inventé la chaise depuis qu’il s’est mis debout;
Anne ROCHETTE: alors donner forme au possible.
Germain ROESZ: une exigence radicale et une insoumission aux diktats culturels; juste viser l’art.
Claude TETOT: briser les barreaux, rayer les quatre pattes et faire son propre siège de l’art.
Dominique THEBAULT: même les oiseaux ne se posent plus. La migration est obligatoire. Non-stop.
Claude VIALLAT: l’art assis sera soi;
Claude VISEUX: l’art est un leurre;
VLAD et ALINA: vu que le nombre de matériaux est fini, quelle est la probabilité de la répétition ?